Le cas Djibo Leyti… Hommage à un solitaire en politique 

Le cas Djibo Leyti… Hommage à un solitaire en politique 

Mes souvenirs les plus lointains de Djibo Leyti Kâ datent de mon enfance à Fann-Résidence dans les années 1969-1970. Je fréquentais assidûment le domicile de son oncle le Docteur Daouda Sow (plusieurs fois ministre et ancien président de l’Assemblée nationale),  dont le fils aîné Abdou faisait partie comme moi et tant d’autres du même voisinage, d’une joyeuse bande de copains. Je revois «Grand Djibo» dans cette cour, aux côtés de son épouse Coumba, conversant et construisant certainement ce qui est devenu leur prestigieux futur… Une grande dame, Coumba ! Respect.
A l’époque, nous les plus jeunes, jouions au foot à l’école Fann entre la résidence du Docteur Daouda Sow et celle du Docteur  Amadou Karim Gaye, tous deux plusieurs fois ministres… Des membres éminents  des premiers gouvernements du Sénégal post-colonial. Des modèles qui nous habitent depuis…
A part le football, notre bande de gais lurons et plusieurs copains et copines en renfort, allions à la plage, organisions des boums (oups ! Il paraît que cela ne se dit plus…) et des rodéos de vélos, puis de vélos Solex, puis de motos… dans les rues de Fann. En plongeant dans ces souvenirs, je mesure à quel point nous étions une jeunesse enjouée et vraiment privilégiée… La plupart des ministres, plusieurs hautes personnalités et des ambassadeurs étrangers habitaient dans ce quartier. Plusieurs nationalités s’y côtoyaient. Ce cosmopolitisme a donné à notre jeunesse une ouverture sur le monde et une certaine précocité.
Le Sénégal, à l’instar de presque tous les pays du monde, sortait à peine des événements de mai 68 et la politique, notamment l’opposition de gauche, avait pris ses quartiers à l’Université de Dakar et dans tous les lycées du Sénégal. Le marxisme-léninisme et toutes les théories subséquentes appelant à un bouleversement du monde y faisaient florès. L’Union progressiste sénégalaise (Ups), parti unique au pouvoir, peinait à contenir les assauts du mouvement de gauche qui, quoique clandestin, recrutait à grandes louches dans le milieu estudiantin et scolaire. Je fis partie de ces recrues précoces en 1971 au Lycée Blaise Diagne. Mes promotionnaires se souviendront de ces belles années de turbulences et de rébellion. Une manière universelle de frapper aux portes de l’adolescence… En ce temps-là, les syndicats étudiants imposaient leur agenda aux autorités politiques et le campus de Dakar était constamment en ébullition.
Cette mise en contexte est indispensable pour qui veut comprendre  Djibo Leyti Kâ. C’est, en effet, dans ce bouillonnement du syndicalisme estudiantin que commencera son engagement en politique. Il ne changera jamais de cap ! Envers et contre tout. Envers et contre tous ! Ceux qui parlent de tortuosité le concernant, ne savent pas d’où il vient ! Il était l’un des rares étudiants à oser assumer son adhésion à l’Ups et à porter son combat à l’intérieur des franchises universitaires. Alors qu’il était «honteux» aux yeux de plusieurs étudiants, pourtant détenteurs de la carte du parti au pouvoir de l’assumer, Djibo Kâ allait même jusqu’à prendre la parole dans les meetings adverses pour défendre sa cause et ses convictions. Nous étions jeunes, mais nos oreilles étaient tendues vers le terrain de basket de la Cité universitaire de Dakar où se tenaient les meetings de l’Union des étudiants de Dakar (Ued). Nous faisions le mur le soir pour aller boire les paroles des Abdoulaye Bathily, Diawar Kane, Mbaye Diack, Matar Diack et tant d’autres tribuns qui faisaient figure de héros dans nos têtes d’enfants…
Dans ce cadre de pensée unique et de contexte de guerre froide, Djibo Kâ seul persistait à ramer à contre-courant des nouvelles générations et des idéologies en vogue. Ceux qui n’ont pas connu cette période, ne peuvent mesurer à quel point Djibo Kâ était courageux. Certains diront téméraire ! Il fera des émules au fil du temps et contribuera, fortement, à l’engagement de plus en plus formel et décomplexé de plusieurs jeunes au MjUps (Mouvement des jeunes de l’Union progressiste sénégalaise). Auparavant,  sa tête était mise à prix dans tous les meetings. Il n’en avait cure, faisait face physiquement et restait imperturbable dans ses choix. Il creusait ainsi, le sillon de sa longue carrière militante et politique jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat. On peut ne pas partager ses choix, mais sa force de conviction force le respect.
Courage, mais aussi constance en amitié sont les traits forts de sa personnalité. Autant que je me souvienne, les membres de son cabinet, toujours les mêmes, l’ont suivi dans tous les départements ministériels qu’il a occupés. Je retiens tout particulièrement la longue amitié qui l’a lié, depuis les bancs de l’Université à mon oncle, l’ambassadeur Mamoudou Kane, qui est resté son Directeur de cabinet pendant très longtemps, avant de retourner au fil de sa belle carrière diplomatique, en pur technocrate dévoué et dédié. Je pense aussi à Samba Bâ, Magatte Sow et en oublie plusieurs autres qui se reconnaîtront. Cette stabilité dans les amitiés est aussi une marque de plus en plus rare chez nous, surtout en politique.
Je répète enfin ce que plusieurs témoins ont déjà relevé : sa stature d’homme d’Etat accompli.  Que de secrets connus et jamais révélés. En aucune circonstance.
Conviction, courage, constance et mutisme républicain définissent à mes yeux le parcours exceptionnel de Djibo Leyti Kâ, un solitaire en politique tel le pâtre avec son troupeau… la seule identité qu’il revendique. Qu’Allah lui ouvre les Portes de Sa Miséricorde Infinie !
Amadou Tidiane WONE

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