« La main cachée de la Russie en Afrique » : Le Département d’État américain dévoile les connexions entre Nathalie Yamb, Kémi Séba et Wagner

La Russie ne cesse d’étendre son influence en Afrique notamment par le biais des influenceurs. C’est ce que relève le Département d’État américain. “Plusieurs acteurs soi-disant panafricains qui sont liés au réseau d’influence de l’oligarque Evguéni Prigojine (fondateur de Wagner) en Afrique, sous le coup de sanctions, appellent à une plus grande influence russe au Sahel. Ce réseau s’emploie énergiquement à influencer l’opinion publique à travers le continent pour l’amener à réclamer une plus grande influence russe”, alerte-t-il. Seneweb vous propose l’intégralité du texte. 
“Le panafricanisme est un mouvement légitime qui est respecté par beaucoup sur le continent et dans le monde. Mais Evguéni Prigojine, fondateur de Wagner, a persuadé certains activistes panafricains de promouvoir les intérêts de la Russie sur le continent, des acteurs africains allant jusqu’à appeler à la suppression de l’influence française et occidentale au Sahel ainsi qu’à encourager une plus grande influence du Kremlin. Ces influenceurs permettent aux entités liées au Kremlin de maintenir un déni plausible de l’intervention de la Russie dans les affaires africaines, tout en essayant de façonner des opinions africaines favorables aux objectifs politiques du Kremlin. Deux influenceurs sont des maillons essentiels du réseau d’Evguéni Prigojine : le Franco-Béninois Kémi Séba et la Suisso-Camerounaise Nathalie Yamb. Leurs chaînes YouTube – La dame de Sochi (“The Lady of Sochi”) et Kemi Seba – reçoivent à eux deux plus de 28 millions de vues, ce qui suggère que ces personnalités qui intègrent régulièrement des messages pro-russes dans leurs argumentations sont de bons communicateurs, capables de séduire certains publics africains.
Dans un réseau complexe de connexions, Nathalie Yamb et Kémi Séba ont des liens avec des entités liées à Evguéni Prigojine. Il s’agit notamment de l’ Association pour la recherche libre et la coopération internationale (Afric) sanctionnée par les États-Unis, de la Fondation de la protection des valeurs nationales (FZNC), un groupe de réflexion russe également également sanctionné par les États-Unis, et de la chaîne de télévision Afrique Média, média francophone basé au Cameroun et lié à l’AFRIC. L’AFRIC sert de société écran pour les opérations d’influence d’Evguéni Prigojine en Afrique, notamment en parrainant des pseudo-missions de surveillance des élections au Zimbabwe, à Madagascar, en République démocratique du Congo, en Afrique du Sud et au Mozambique et en diffusant de la désinformation pro-Kremlin. Le FZNC prétend être l’un des principaux groupes de réflexion russes axés sur l’Afrique. Il s’agit d’une organisation clé impliquée dans les opérations d’influence mondiale d’Evguéni Prigojine, puisque le site Internet du FZNC diffus des messages au nom de Moscou. Nathalie Yamb et Kémi Séba ont tous deux diffusé de la propagande pro-Kremlin lors d’événements et de conférences parrainés par le gouvernement russe et des organisations liées à Evguéni Prigojine telles que l’AFRIC et Afrique Media.
 
Kémi Séba : un porte-parole du projet néocolonial du Kremlin ?
 
Le panafricaniste Kémi Séba est un important colporteur de désinformation et de propagande russes. Il prétend soutenir le principe « aux problèmes africains, des solutions africaines », tout comme le fait le ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lorsqu’il promeut l’image surfaite de la Russie en Afrique. En réalité, le déploiement par la Russie de certaines figures africaines favorables au Kremlin pour faire écho à sa désinformation masque le propre programme néocolonialiste du Kremlin. Lors du sommet Russie-Afrique d’octobre 2019 à Sotchi, une conférence aux affiliations étroites avec des entités et des personnes liées à Evguéni Prigojine et sanctionnées par les États-Unis, Kémi Séba a proclamé un partenariat solide avec la Russie, qui aide, selon lui, les pays africains à s’éloigner des puissances impérialistes et à retrouver leur souveraineté et leur autodétermination.
Plus récemment, dans une interview du 13 juin avec la chaîne de télévision panafricaine VoxAfrica, Kémi Séba a défendu la prise du pouvoir par l’armée malienne en 2021. Il a posté l’interview sur YouTube, où elle a été vue plus de 69 000 fois et a reçu 2 700 « j’aime ». Dans la vidéo, Kémi Séba explique le besoin de souveraineté africaine et affirme que la Russie du XXIe siècle est différente de l’Union soviétique des années 1960. Il appelle également le Mali et les pays du Sahel à se libérer de l’influence de la France et de l’Occident, présentant la Russie comme un pays partenaire pour atteindre ces objectifs. Il vante « les accomplissements » de la Russie en Syrie et au Venezuela à l’appui de cette affirmation.
Les messages de Kémi Séba contre l’Occident se sont intensifiés après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. En février 2022, il a accordé une interview exclusive à RIA FAN, d’Evguéni Prigojine, et a publié une vidéo sur Facebook (plus de 1,6 million de vues) défendant les actions de la Russie et accusant l’Occident et l’OTAN de d’avoir détruit l’URSS, encerclé la Russie et armé les anciennes républiques soviétiques pour menacer la Russie de la même manière que l’Occident a « détruit et démantelé » l’Afrique. En mars 2022, Kémi Séba s’est rendu à Moscou, où il a ouvert un forum de la jeunesse sur l’avenir des relations Russie-Afrique à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, et où il a répété de nombreux arguments du Kremlin. Il a présenté sa vision d’une Russie et d’une République populaire de Chine (RPC) alliées naturelles d’une Afrique libre, ce qui l’aidera à assurer l’équilibre géopolitique mondial dans le cadre d’une coopération équitable. Il a décrit l’invasion de l’Ukraine par la Russie comme étant « une réponse naturelle et légitime au rejet sourd par les pays occidentaux » du désir du peuple russe « de développer un ordre mondial fondé sur l’égalité et le respect mutuel », et il a signé une résolution exprimant son soutien aux actions du Kremlin.
Dans son interview du 24 mars avec le site anti-libéral et récemment sanctionné d’Alexandre Douguine, Geopolitica, lui-même également sanctionné par les États-Unis, Kémi Séba accuse l’Occident de vouloir « détruire Vladimir Poutine, l’Afrique, l’Amérique latine et le Moyen-Orient », et plaide pour « une déstabilisation plus poussée de l’Occident » au profit de ceux qui luttent contre le néolibéralisme. Dans une interview du 4 avril, Kémi Séba déclare que « la victoire russe sera une garantie de la victoire de la lutte africaine pour la liberté ». Kémi Séba était l’un des intervenants principaux d’une conférence organisée en octobre 2022 à l’Institut des relations internationales de Moscou, une tâche pour laquelle il a été rémunéré, et au cours de laquelle il a ressassé la propagande russe justifiant l’invasion de l’Ukraine.
 
Nathalie Yamb : la « Dame de Sochi »
 
Née en Suisse d’un père camerounais et d’une mère suisse, Nathalie Yamb a vécu en Côte d’Ivoire de 2007 à 2019, et est une colporteuse très prolifique de désinformation ainsi qu’une importante opposante de la France et de ses alliés sur le continent. Elle a plus de 213 000 abonnés sur Twitter, 84 000 sur Facebook et 200 000 sur YouTube. Nathalie Yamb s’est donné le titre de « Dame de Sochi » après sa participation au sommet de Sotchi en Russie en octobre 2019, lors duquel elle a accusé la France de piller les ressources de l’Afrique, de fomenter des rébellions et d’entraîner les terroristes – ce qui lui a valu de se faire expulser de la Côte d’Ivoire en décembre 2019.
Lors du sommet de Sotchi, Nathalie Yamb a mis en contraste la vision française « néocoloniale » de l’histoire et de l’avenir de l’Afrique, et la vision russe fondée, selon elle, sur une « coopération mutuellement bénéfique ». Elle a affirmé que « la présence de la Russie, qui n’a pas de tradition coloniale, peut être très utile », et elle a invité les entreprises russes à participer au développement du secteur agricole ou de l’industrie minière en Afrique. La Russie ou la Chine sont « des partenaires importants lorsqu’il s’agit de nous libérer des chaînes coloniales existantes », a-t-elle réitéré dans une interview de juillet 2021.
Nathalie Yamb a également participé, en juillet 2019, à la conférence du réseau AFRIC intitulée « Africa 2040: Vision of the Future » à Berlin, et à la table ronde sur la liberté d’expression et les réseaux sociaux organisée par l’AFRIC et le FZNC en janvier 2020, également à Berlin. Lors de l’événement, les intervenants ont préconisé que les pays africains s’alignent sur la Russie plutôt que sur « les puissances coloniales qui violent encore aujourd’hui la souveraineté des pays africains en toute impunité », et le Kremlin s’est attaché à dépeindre l’AFRIC comme une victime de la censure après la suppression de son compte sur Facebook.
En ce qui concerne le Sahel, Nathalie Yamb est tout aussi directe quant à la liste des pays africains qui, selon elle, devraient s’associer à la Russie. Le 9 juin 2021, après la confirmation du colonel Assimi Goita à la présidence de la transition au Mali, elle a publié sur YouTube une vidéo dans laquelle elle implore les putschistes de considérer le succès du modèle Russie-Centrafrique lors de la négociation de nouvelles alliances, compte tenu de la victoire des Russes face à la France et à ses mandataires en Centrafrique. Elle a également appelé le président Macron à retirer ses troupes et à cesser de piller le Mali et les ressources naturelles du Sahel. La vidéo a recueilli plus de 114 000 vues et 5 000 « j’aime ».

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