« Cette réserve a perdu sa raison d’être » : en Amazonie, le rêve brisé d’une forêt durable

« Cette réserve a perdu sa raison d’être » : en Amazonie, le rêve brisé d’une forêt durable

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Aujourd’hui, comme presque tous les jours de sa vie, « Bito » est allé « saigner » sa forêt. Levé dès 3 heures du matin, il a lavé à l’eau froide son visage boucané. Avalé une crêpe de tapioca et quelques bananes grillées. Pris son sac, son seau, son couteau. Enfilé ses bottes. Ajusté soigneusement sa lampe frontale. Et s’est enfoncé entre les arbres. Seul, si seul, dans la grande nuit amazonienne.

Sous la canopée tropicale, Arleudo Morais Farias, de son nom complet, est une ombre parmi les ombres. Rapide et discret, à la manière du jaguar. D’ailleurs, cette jungle lui appartient tout autant qu’au félin. Il la connaît par cœur et la marque de sa trace : une griffure brune tachée de blanc, ondulant avec grâce jusqu’au sol humide le long du tronc de l’hévéa. La signature du seringueiro, l’ouvrier collecteur de latex d’Amazonie.

Arleudo Morais Farias, dit « Bito », 43 ans, saigneur d’hévéas, dans la réserve Chico Mendes, au Brésil, le 28 juillet.

La seringueira est le nom portugais de l’hévéa. Bito, 43 ans, en taille depuis qu’il est enfant. « J’ai tout appris avec mon père », glisse, entre deux saignées, ce résident de la réserve Chico Mendes, dans l’Etat brésilien de l’Acre. Chaque jour, ce sont une centaine d’arbres qu’il doit visiter, 15 kilomètres à parcourir sur des terrains accidentés, souvent dans l’obscurité, avec 20 kg à 40 kg de latex sur les épaules. Les rencontres avec les singes, les tapirs et les panthères sont fréquentes. « Et avec les serpents, c’est tous les jours ! », rigole Bito.

Le latex, cette sève grasse et blanche qu’on appelle ici « lait », s’écoule goutte à goutte dans de petits gobelets que l’ouvrier récolte. Ça paraît si simple. Mais l’hévéa, malgré ses 30 mètres de haut, est un géant fragile. Il faut l’écorcher avec soin : quelques millimètres à peine. « Davantage, on peut le blesser, et il peut même en mourir », explique Bito. C’est un geste délicat que celui du seringueiro. Un geste d’amour, dit-il. « Ces arbres font partie de ma famille, ils sont comme mes enfants », sourit l’homme de la forêt, du « lait » plein la barbe et les mains.

Arleudo Morais Farias, l’un des derniers seringueiros d’Amazonie, travaille dans la réserve Chico Mendes, au Brésil, le 28 juillet.

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