Afghanistan : les Etats-Unis imposent leur paix et préparent leur retrait

Afghanistan : les Etats-Unis imposent leur paix et préparent leur retrait

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Les plus optimistes y voient «la phase finale et décisive». Les plus pessimistes «le début de l’effondrement». Mais tous, hommes politiques afghans et diplomates occidentaux, reconnaissent l’importance du nouveau cycle de négociations avec les talibans, imposé par les Etats-Unis, qui débute ce jeudi 18 mars à Moscou et se poursuivra en avril à Istanbul.

Alors que les discussions menées à Doha depuis septembre se sont enlisées dans des détails techniques, Washington n’entend pas les laisser traîner. Elles devraient durer quelques semaines, au plus, avant l’offensive de printemps des talibans. Non pas pour trouver une solution pérenne au conflit afghan, mais pour permettre aux Etats-Unis de rapatrier leurs troupes déployées après les attentats du 11 septembre 2001, et clore ainsi la plus longue guerre qu’ils aient jamais menée. «Les Américains ont lancé leur dernière carte, et le moins que l’on puisse dire est qu’ils l’ont fait violemment», résume un responsable afghan.

Talibans en nombre

La conférence de Moscou ne durera qu’une journée. Elle réunira les poids lourds de la politique afghane : l’ex-président Hamid Karzaï, l’ex-vice-président Karim Khalili, le porte-parole du parlement Rahman Rahmani, les chefs de guerre Gulbuddin Hekmatyar et Abdul Rachid Dostum, et Abdullah Abdullah, chef du Haut conseil pour la réconciliation et grand rival du président Ashraf Ghani. L’émissaire américain Zalmay Khalilzad représentera les Etats-Unis.

Les talibans seront là aussi, en nombre. «Ils voulaient venir avec tous leurs négociateurs présents à Doha, soit 21 personnes mais Khalilzad a fini par les convaincre de ne venir qu’à dix», dit un homme politique impliqué dans les discussions. Leur délégation devrait être menée par le mollah Baradar Akhund, déjà à l’œuvre au Qatar, ou par Abdul Ghani Baradar, arrêté en 2010 au Pakistan et libéré huit ans plus tard. «Il vaudrait mieux que ce soit Abdul Ghani Baradar, on peut discuter avec lui, il est plus souple. Le mollah Akhund est obsédé par la religion, il ne parle que de ça, et il ne lâche rien», explique un négociateur. Des émissaires chinois et pakistanais seront également présents.

Les discussions de Moscou, prévues depuis plusieurs semaines, n’aboutiront pas. «Ce sera informel, chacun jettera ses dés, avec des positions maximalistes. Mais on saura sur quoi travailler pour la suite, on verra quels sont les angles que l’on peut arrondir», explique un proche de Gulbuddin Hekmatyar. Les vraies négociations débuteront en avril en Turquie, pour au moins une semaine, avec un objectif principal : l’instauration d’un gouvernement provisoire.

Le président «fou furieux»

L’idée revient régulièrement, et plus encore depuis que les talibans engrangent les victoires militaires et les gains territoriaux. Mais elle a toujours été rejetée par le président Ashraf Ghani, qui entend finir son mandat, sur fond d’une corruption à l’ampleur jamais égalée depuis 2001. «Il fera tout pour rester au pouvoir le plus longtemps possible. Il sait qu’il ne fait pas partie de la future solution», note un diplomate étranger.

Mais cette fois, il aura du mal à refuser. La nouvelle administration américaine le lui a dit, et écrit. Un gouvernement de transition est au cœur du nouveau plan de paix de Washington, daté du 28 février. Tout y est détaillé, de la répartition des postes à égalité entre «les deux parties» à son organisation autour de quatre branches – dont une chargée de l’exécutif et une autre de la justice. Ce nouveau gouvernement sera en place le temps qu’une nouvelle constitution soit adoptée et des élections organisées. Seuls quelques détails, marqués «[xx]» dans le document, manquent, comme le délai avant sa formation.

C’est l’émissaire américain Zalmay Khalilzad qui a apporté ce plan à Ashraf Ghani, lors d’une visite au palais présidentiel de Kaboul. «Juste après qu’il soit reparti, Ghani était fou furieux. Il s’est mis à l’insulter en hurlant», raconte un politique afghan. Quelques jours plus tard, à l’un de ses interlocuteurs qui l’interrogeait sur le rejet par Ghani de l’idée d’un gouvernement de transition, Khalilzad a répondu en souriant : «Ne vous inquiétez pas, c’est notre affaire.»

«Biden veut un départ rapide»

Le président afghan n’a d’autant pas de marge de manœuvre que le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken lui a adressé début mars une lettre au ton fort peu diplomatique, qui reprend les termes du plan de paix, et insiste sur la formation d’un nouveau gouvernement. Avec une menace en guise de conclusion : «Je dois être clair avec vous, [] les Etats-Unis n’excluent aucune option, écrit-il. Nous continuons d’envisager un retrait total [de nos troupes] le 1er mai, comme nous envisageons d’autres options. Même si les Etats-Unis poursuivaient leur aide financière après le retrait, la situation sécuritaire se détériorerait et les talibans pourraient obtenir rapidement des gains territoriaux. Je préfère être clair avec vous pour que vous compreniez l’urgence.»

Ce ton brutal n’est pas surprenant. Le nouveau président américain Joe Biden répète depuis des années que l’armée américaine doit quitter le pays. Lorsqu’il était vice-président de Barack Obama, il était l’un des très rares au sein de l’administration à s’être opposé, en vain, à l’envoi de 30 000 hommes en renfort en 2010. Il est favorable à une intervention limitée au contre-terrorisme, confiée à des forces spéciales et à des unités paramilitaires de la CIA.

«Les autorités afghanes étaient persuadées que les Américains allaient rester. Elles se sont trompées et commencent à le réaliser. Biden veut un départ rapide, peut-être décalé de quelques semaines par rapport au 1er mai, mais pas beaucoup plus», explique le diplomate étranger. Mercredi, Joe Biden a déclaré qu’un retrait au 1er mai était possible mais «difficile», précisant qu’il annoncerait rapidement sa décision. «On peut avoir un gouvernement intérimaire en juin, avec des promesses d’élections pour 2022, et un départ des Américains durant l’été. Cela leur permettrait de partir sans que ce soit le chaos juste après», ajoute Gilles Dorronsoro, professeur à Paris I-Sorbonne.

Les talibans pourraient accepter un gouvernement intérimaire, s’il s’avère indispensable pour que les Etats-Unis retirent leurs troupes. C’est leur objectif depuis près de vingt ans. Ils l’ont déjà formellement atteint. L’accord signé il y a un an au Qatar entérinait ce retrait, en échange d’une assurance qu’ils ne laisseraient pas des groupes jihadistes, comme Al-Qaeda, dont plusieurs dirigeants ont été tués ces derniers mois sur le sol afghan, menacer les intérêts des Etats-Unis et de leurs alliés.

Refus d’un cessez-le-feu

Les talibans ont en revanche toujours refusé de signer un cessez-le-feu réclamé depuis plus d’un an par Kaboul, et qui figure dans le nouveau plan américain. Ces derniers mois, les assassinats d’hommes politiques, d’activistes, de journalistes et de policiers sont incessants. Sur le plan militaire, les insurgés ont continué à gagner du terrain depuis la signature de l’accord avec Washington. Ils ne se sont pas emparés de capitales provinciales, mais ils ont progressé, surtout dans le sud et le nord. A force d’attaquer les bases et les check-points des forces afghanes, souvent défendus par quelques hommes sous-équipés, ils se sont rapprochés de plusieurs grandes villes jusqu’à les encercler, dont Kandahar, leur fief historique, Lashkar Gah ou Kunduz.

Les responsables militaires américains ont fait leurs projections. En cas de retrait précipité des troupes étrangères, les forces de l’OTAN ne pouvant rester sans la logistique américaine, dix provinces, sur 31, risquent de basculer. Selon le dernier rapport du Bureau de l’inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Afghanistan (Sigar), l’aviation afghane pourrait manquer «d’un soutien vital» si le Pentagone ne fournit pas de solution alternative après son retrait.

Le plan américain risque en revanche d’achopper sur la question des élections. Au fil des années, les scrutins ont été de plus en plus difficiles à organiser, entachées par des fraudes massives et une faible participation. Leurs résultats s’enfoncent dans des contestations sans fin. Abdullah Abdullah estime qu’il a gagné les deux dernières élections, et que seule la volonté américaine a imposé Ashraf Ghani comme vainqueur. Les talibans, de leur côté, n’ont jamais caché qu’ils ne voulaient pas d’élection. «Leur problème est qu’ils les perdraient. Les Hazaras (une ethnie minoritaire chiite) et beaucoup d’électeurs dans le nord voteraient contre eux, explique Gilles Dorronsoro. Les talibans ne peuvent pas se résoudre à perdre politiquement alors qu’ils ont gagné militairement.»

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